Députée de la Drôme
Vice-Présidente de la Commission des Affaires étrangères
Membre de la Commission Supérieure du Numérique et des Postes

Entrez votre texte ici

Presse

Libération - 15 mai 2019 - Laure BRETTON

 

Avant l’été, plus d’un tiers des ambassades auront changé de locataire. Or cette vague de nominations se fait encore largement aux dépens des femmes, malgré les promesses d’Emmanuel Macron.

La ruse était grossière. En ces temps de pression féminine et féministe, certains hommes baptisés Dominique, Claude ou Camille ont tenté, sans peur du ridicule, de jouer sur l’ambiguïté de leur prénom pour obtenir un rendez-vous avec la haute fonctionnaire chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes du ministère des Affaires étrangères (MAE). Dans l’espoir de plaider une cause - masculine et personnelle - qu’ils croyaient perdue à l’heure de la parité. Le subterfuge, qui date de 2016, prête à sourire. Il illustre en réalité les crispations que provoque la très lente progression des femmes au sommet de la diplomatie française.

Avant l’été, 64 postes sur 162 ambassades et 16 représentations permanentes auront changé de locataire, un mercato historique qui aurait pu servir de tremplin vers les postes les plus prestigieux pour des femmes. Las. Après une politique volontariste pendant les années Fabius, qui a nommé 43 ambassadrices entre 2013 et 2015, «on est dans le backlash, estime une diplomate en attente de nomination. Il y a une exceptionnelle résistance dans les hautes strates du ministère. On est revenues à l’état de nature après quelques années d’Etat social. Depuis 2017, on ne lutte plus contre les inégalités structurelles [au sein du MAE]».

Le fait qu’Emmanuel Macron ait fait de l’égalité femmes-hommes la «grande cause» de son quinquennat avant que Jean-Yves Le Drian et Marlène Schiappa ne lancent en grande pompe leur concept de «diplomatie féministe» a suscité des attentes exponentielles dans les rangs féminins du Quai d’Orsay. Fin février, 21 députés macronistes ont accentué la pression dans une lettre à Jean-Yves Le Drian. «La France étant très observée, elle se doit d’être exemplaire», écrivaient les parlementaires. Au sortir du Conseil des ministres de ce mercredi, on dénombrait 29 nominations validées sur les 64 attendues. Selon le décompte tenu méticuleusement par le cabinet de Le Drian, six femmes étaient sortantes et douze ont été nommées. «On est donc déjà à plus six femmes et le mouvement n’est pas terminé, se félicite-t-on dans l’entourage du ministre. C’est très honorable comme effort.»

En pourcentage, on dénombrait 14 % d’ambassadrices en 2012, 26 % en 2018 et «on approchera les 30 % à la fin de cette année», promet-on de même source.

Le temps presse. Car pour non-respect de la loi Sauvadet, qui impose 40 % de femmes dans les primo-nominations depuis 2012, le Quai d’Orsay s’est vu infliger d’énormes amendes en 2017 et en 2018. Le symbole fait mal. Surtout que le ministère ne s’est toujours pas acquitté de ces sommes - près d’un million d’euros au total -, promettant de les verser dans un hypothétique futur fonds de promotion de l’égalité interne. Mais «la vérité, c’est que Le Drian s’en fout», lâche une diplomate postée en Europe. L’an prochain, sept ambassadeurs sur dix seront donc toujours des hommes. Au mieux. Portrait-robot : blanc, 55 ans et énarque.

«Oui, vous existez»

Pour celles qui représentent 52 % des agents du MAE tous grades confondus mais disparaissent à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, il n’y a pas de petites victoires. Les femmes du Quai ont donc applaudi quand Emmanuel Macron a donné droit à une demande de leur association Femmes et diplomatie, rebaptisant le grand raout diplomatique qui se tient chaque été à Paris «Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices». «C’était un beau geste, commente une diplomate de l’administration centrale. Cela voulait dire de la part du Quai : "Oui, vous existez, et ambassadrice n’est pas le titre à vie d’une épouse d’ambassadeur mais un job à part entière".» Elles se sont aussi réjouies quand Anne-Marie Descôtes, nommée par François Hollande, a pris son poste à Berlin en 2018, une première. Mais cette année, l’exécutif a beau mettre en avant Elisabeth Béton-Delègue, première femme envoyée au Vatican, ou Hélène Le Gal, qui quitte Tel Aviv pour Rabat, c’est peu dire que le compte n’y est pas pour de nombreuses femmes diplomates. «Nous sommes encouragées en début de carrière mais il y a un moment où votre billet n’est plus valable : vous devenez dangereuse» pour les hommes également à la recherche des meilleurs postes, souligne une diplomate.

Conséquence, cette année encore, des hommes vont succéder à des hommes aux postes les plus en vue. Sherpa d’Emmanuel Macron, Philippe Etienne remplace Gérard Araud à Washington. Directeur des affaires politiques, le numéro 3 du ministère Nicolas de Rivière est nommé aux Nations unies à la place de François Delattre. Ce dernier réintègre, lui, le MAE en tant que secrétaire général, le numéro 2 du Quai, un poste que libère Maurice Gourdault-Montagne, «MGM» pour les télégrammes et les intimes, touché par la limite d’âge. Le jeu de chaises musicales ne fait tourner que des hommes pour les jobs de directeur de cabinet du ministre (et adjoint) et de sherpa du président, son éminence grise chargée de l’international. Ces trois postes ne sont de toute façon pas soumis à «comité de sélection» (on dit «panel» dans le jargon du Quai). «Vous comprenez mieux les gens qui vous ressemblent, c’est humain, sourit une diplomate. Mais à ce niveau de l’Etat et de représentation de la France à l’étranger, il faudrait être exemplaire. Or, si on veut schématiser, le Président nomme des hommes jeunes en costume cintré quand le secrétaire général nomme des hommes vieux en costume ample. Et les femmes ? Elles ne se retrouvent nulle part.»

Tous les yeux sont donc aujourd’hui braqués sur le poste de directeur des affaires politiques, dont le «panel» s’est tenu mardi matin. A l’exception d’une parenthèse de quatre mois en 1991, jamais une femme n’a occupé cette fonction stratégique. Mais cette fois, la short-list est paritaire selon nos informations. «Il n’y a aucune femme dans les bastions du pouvoir. La filière politique, c’est ça, notre combat», martèle une haute fonctionnaire.

Dans les rouages du ministère, la directrice générale de l’administration, Hélène Farnaud-Defromont, en partance pour Bruxelles, doit être remplacée. Occupé par un homme, le job de DRH, crucial pour faire évoluer les carrières et les mentalités, est également en cours de remplacement. Car au MAE, la marche des femmes est une course de lenteur depuis près d’un siècle. Faite d’expatriations et de situations parfois dangereuses, de décisions stratégiques et politiques, la diplomatie serait un métier d’hommes… Il faudra attendre 1972 pour voir la première Française ambassadrice, Marcelle Campana, propulsée par Georges Pompidou… au Panamá. L’URSS avait franchi le pas cinquante ans plus tôt, nommant Alexandra Kollontaï en Norvège en 1922 ! En France, elles n’étaient encore que trois en 1982 et seize en 2002 et, la plupart du temps, envoyées dans des petits Etats, loin des zones d’influence traditionnelles de la diplomatie française.

«Ça commence avec Sarkozy»

«La féminisation commence vraiment avec Nicolas Sarkozy à partir de 2007, relate un haut fonctionnaire des Affaires étrangères. Il a voulu secouer le Quai qui le détestait.» Sans attache avec l’ENA et la haute fonction publique, Nicolas Sarkozy va faire des choix marquants : entre 2007 et 2010, 22 femmes seront nommées ambassadrices, notamment Sylvie Bermann en Chine. Elle sera la première femme à entrer dans le cercle très fermé du «P5», les prestigieux postes dans les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. A ce jour, elle est toujours la seule, ayant enchaîné Londres et Moscou après Pékin. «On entend souvent dire au ministère qu’il y a eu trois femmes dans le P5 mais, en fait, il s’agit de la même», prévient une ambassadrice en disponibilité. Sylvie Bermann a surtout de grandes chances de rester la seule femme du P5 : deux hommes sont pressentis pour la remplacer en décembre prochain en Russie, et deux hommes seraient dans les tuyaux pour prendre la succession de Jean-Maurice Ripert en Chine. A moins que le tout nouveau secrétaire général ne secoue enfin la vénérable institution. Dans la colonne «grandes ambassades», il restera encore à pourvoir New Delhi et Ankara.

«Je voudrais bien nommer des femmes mais on n’en trouve pas» : le 8 mars, le secrétaire général Maurice Gourdault-Montagne a (re)servi aux membres de l’association Femmes et diplomatie l’excuse rituelle de tous les dirigeants masculins : l’absence de profils féminins correspondant aux niveaux supérieurs d’une entreprise ou d’un ministère. Au Quai d’Orsay, on parle de «vivier» où l’on peut piocher des candidats au gré des nominations. A l’heure actuelle, il est composé de… 80 % d’hommes et 20 % de femmes. Si le ministère fait de gros efforts de parité dans les nominations de nouveaux entrants comme le veut la loi Sauvadet, ce vivier s’évapore mécaniquement depuis quelques années. Par exemple, 29 femmes énarques sont entrées au MAE entre 1993 et 2003. L’ENA étant la filière d’élite du Quai et si l'on compare avec les anciens camarades masculins, elles devraient se retrouver aujourd’hui à des postes à responsabilité. Or il n’en reste plus que neuf dans l’annuaire diplomatique. Lassées d’attendre, découragées par un pilotage testostéroné, attirées par le secteur privé jugé plus conciliant, les autres sont parties. Ce qui fait dire à l’une des résistantes que le ministère «organise l’invisibilisation des femmes». «Au moindre relâchement politique, on peut rapidement faire dix pas en arrière, explique un diplomate parisien. L’administration ne nomme pas d’elle-même des jeunes et des femmes et, aujourd’hui, le vivier est plutôt moins féminisé que ces dernières années.» Une responsable du ministère tempère : «On pousse le vivier mais c’est comme les belles plantes, ça met du temps à fleurir.» Pour la vice-présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, Mireille Clapot (LREM), «si les règles ne permettent pas de changer la situation, il faut changer les règles. Ces nominations ne sont pas des récompenses : elles sont constitutives de l’image de la France à l’étranger».

Tout jeune retraité du MAE, l’ex-ambassadeur aux Etats-Unis Gérard Araud reconnaît qu’il y a «une tension au Quai en ce moment». Sous le coup des restrictions budgétaires et de la féminisation, les places sont plus chères et les hommes jeunes craignent de passer leur tour indéfiniment. «Aujourd’hui, une femme conseillère des affaires étrangères est quasi sûre d’être nommée ambassadrice alors qu’un homme non, décrypte Gérard Araud. Les femmes du MAE sont dans une situation paradoxale : vu de l’extérieur, il n’y en a pas assez, alors que vu de l’intérieur, il y en a beaucoup par rapport aux gens promouvables.»

Sauf que les femmes ne sont pas les principales responsables de cet évincement, loin de là. «Les quadras en veulent à mort aux femmes, explique un diplomate. Ils croient être victimes de la discrimination positive, mais la cause de leur malheur, ce sont les énarques qui sont grosso modo deux fois plus promus à chaque mouvement.» Pour avoir une chance d’être promues, les femmes s’emploient à cocher toutes les cases : bon grade, bon parcours, diversification des postes. Le tout dans une ambiance mêlant sexisme de tous les jours et machisme de classe. «Les hommes font l’Histoire, les femmes font des histoires», figure tout en haut du palmarès de la goujaterie ordinaire au Quai, entre autres «ma petite jeune fille», «ma poulette » et «voilà enfin quelqu’un pour nous servir le café». Bienvenue au boy’s club du salon de l’Horloge. Contrairement aux pays nordiques, à l’Australie ou au Canada, la France n’a pas choisi de fixer des pourcentages de femmes ambassadrices à une échéance donnée. Pourtant, dans le cadre du G7 Egalité réuni la semaine dernière à Paris, l’ambassadrice de Suède vantait les trois piliers d’une diplomatie féministe, un domaine dans lequel son pays brille depuis 2014 : «Droits, ressources, représentation.» «C’est vrai que nous avons des marges de progression, concède Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes. Mais si nous avons lancé cette idée de diplomatie féministe, c’est précisément parce qu’il reste des choses à faire.»

Ambassadeurs mariés à Zagreb

Au Quai, ce G7 féministe fait grincer pas mal de dents. «Cela ressemble à une colle pour les concours administratifs : "Peut-on faire une diplomatie féministe sans avoir une diplomatie féminine ?" Vous avez trois heures», peste une ancienne du ministère. «Derrière l’idée de com géniale, se pose la question de l’exemplarité, abonde une haute fonctionnaire. Vu les nominations actuelles, ce truc semble n’être qu’un simple gadget. Quand on leur parle du bénéfice d’image qu’il y aurait à nommer une femme à l’ONU ou à Washington, ils ne voient pas de quoi on parle. Le message ne passe pas.» Face à la demande de rééquilibrage hommes-femmes qui monte de toute la société française, le ministère a tenté plusieurs choses. Il y a eu la «charte du temps», censée réguler des journées à rallonge et depuis 2016, la «délégation aux familles» qui signe des accords bilatéraux pour faciliter l’expatriation des conjoints et enfants. Une diplomate actuellement parisienne : «On ne va pas être célibataire et sans enfant pour un poste sans prestige. Avec ou sans contrat pour nos maris, avec ou sans école française : le coût culturel et psychologique est plus élevé pour une femme.» Certaines pistes sont à l’état expérimental : en Croatie, on a nommé un couple marié, Corinne et Philippe Meunier, qui exercent la fonction d’ambassadeur à tour de rôle, tous les trois mois.

Engagé depuis l’automne, le mouvement de nominations va durer jusqu’à l’été, une durée classique mais handicapante. Contrairement à leurs collègues allemands ou britanniques, les diplomates français ont rarement le temps d’être formés à la langue du pays avant leur atterrissage et les déménagements se font en plein été, avec tout ce que cela peut avoir comme conséquences sur la vie familiale. Raccourcir ou avancer ce calendrier très français fait partie des prérogatives présidentielles. Hors nominations à l’étranger, le prestige se mérite petite tranche par petite tranche au Quai. Après une carrière de premier plan, on peut ainsi accéder à la dignité d’ambassadeur de France. Un titre prestigieux auquel aucune femme n’a jamais eu droit. Sylvie Bermann et un très petit nombre de consœurs - moins de cinq en tout - bénéficient pourtant actuellement de tous les grades et états de services requis. «Il faut espérer que, cette année, une femme obtienne la dignité,glisse-t-on au ministère, mais c’est à la discrétion du Président.


Articles similaires

Réalisation & référencement Faire un site web de politique

Connexion

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'installation et l'utilisation de cookies sur votre poste, notamment à des fins d'analyse d'audience, dans le respect de notre politique de protection de votre vie privée.